Le vieux Charles attendait tranquillement en frottant ses mains. On se gelait en ce mois de janvier 2007. L'aide sociale distribuait la soupe et son tour allait bientôt venir.
Près de lui attendait un jeune homme, vingt-cinq ans tout au plus, grand (environ 1m90), blond, à la démarche visiblement maladroite, se tenant penché.
En ce jour froid d'hiver, la télévision mentionnait la mort d'un homme bon et pieux. En ayant assez d'attendre, Charles choisit ce sujet pour amorcer la conversation.
"C'est triste ce qui est arrivé à ce brave petit vieux, hein? Je l'aimais bien...
- Je ne le connaissais guère, je ne puis répondre, mais oui, il semblait bon."
Le silence s'installa de nouveau. Bon, visiblement, la tentative d'approche était mauvaise.
"Tu es bien jeune, tu es SDF depuis quand?
- Je l'ai toujours été, je n'ai connu que cette condition."
Bon, le jeune homme semblait peu enclin à parler...
"Comment t'appelles-tu l'ami?
- On a le choix du nom quand on n'a pas d'identité réelle.
- Oui, si tu veux... Et si tu te montrais plus clair?
- Tu peux m'appeler André, je l'ai choisi car ce nom vient du mot grec signifiant "homme".
- Wow, tu es un intellectuel... Moi, c'est Charles, mon petit gars. Enfin, si je puis dire, car tu sembles jeune.
Le jeune homme détourna le regard.
"Je l'ai été et le suis plus que toi, sans changer."
Voilà un jeune homme mystérieux et taciturne. C'est à ce moment qu'ils furent servis après un moment d'attente dans la queue.
Tous les deux s'assirent sur un banc à proximité et commencèrent à avaler leur maigre pitance.
Au bout d'un temps, le jeune homme se leva en posant son écuelle, sans même l'avoir finie.
"Tu ne finis pas ta soupe?
- Cela me suffit, je dois te laisser. Je suis resté trop longtemps à tes côtés."
Le vieillard prit la portion que son compagnon avait laissée.
"Bah, je suppose qu'avec ta taille, tu n' as plus besoin de manger ta soupe, pas vrai?"
Il se mit à rire et la finit. André s'éloignait déjà.
"Eh, attends! On peut bien faire un bout de chemin ensemble!
- Pas question! Je refuse d'être accompagné, je préfère errer seul.
- Bien, comme tu veux. J'espère te revoir dans le coin un jour."
Il se leva et commença à marcher. Il connaissait un bon coin. Il fut surpris d'entendre le jeune homme.
"Attends!"
Ce dernier lui tendait son blouson.
"J'ai lu un jour que saint Martin avait partagé son manteau avec un pauvre. Si l'homme à la télévision était bon, je lui rends hommage.
- Mais, et toi?
- Je ne suis pas frileux et je cherche à développer mon corps au-delà de ses limites.
- Mais tu es fou... C'est à coup à chopper une vilaine maladie, mon gars.
- N'insiste pas, je viens de te l'expliquer. Je ne ressens pas trop le froid, et au pire, cela m'aguerrira. Nous nous reverrons sans doute."
Le jeune homme s'éloigna.
***
Charles pensa au jeune homme. Il y avait quelque chose qui clochait chez lui, bien qu'il ne sut dire quoi. C'était... bizarre. Oui, le sentiment étrange que ce gaillard n'était pas comme les autres. Sa jeunesse et sa vigueur, ses propos sibyllins qui semblaient ceux d'un homme sain d'esprit... Il n'était pas normal.
Mais pour le moment, le SDF avait autre chose à faire. Il avait moins faim et il avait assez de vêtements pour ne pas trop craindre le froid, mais la fatigue lui rappelait son besoin de sommeil. Il descendit dans la station de métro la plus proche et s'allongea.
Il fut réveillé par des agents au moment de la fermeture du métro et sortit. Plutôt que de maugréer contre ces agents, il avait presque envie de les remercier. Il venait de faire le rêve le plus étrange de sa vie.
Il avait en effet vu André, dans un état de fureur, détruisant tout autour de lui. Entouré d'arcs électriques qui ne le blessaient pas, il semblait à la fois inhumain et surhumain.
Son sommeil avait été troublé par cette vision d'un monstre furieux qu'il ne s'expliquait pas. Il était sobre, pourtant...
***
André s'était réfugié dans un complexe industriel désaffecté, à quelques kilomètres de là. Sa demeure, un lieu dangereux pour les mortels. C'est avec délectation qu'il sentait l'électricité parcourir la zone. Certes, passer un peu de temps parmi les humains l'avait quelque peu ressourcé mais il aimait par-dessus tout sentir la proximité de l'électricité. Il s'allongea sur le matelas près du générateur et s'endormit.